Sunday, November 18, 2018

Le crépuscule des Lumières

" Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1780 n'a pas connu le plaisir de vivre "
Le mot fameux de Talleyrand convient à merveille au livre admirable de Benedetta Craveri, Les derniers libertins.
Elle y retrace le destin de 7 aristocrates (Lauzun, Ségur (comte et vicomte), Brissac, Boufflers, Narbonne et Vaudreuil) juste avant le grand cataclysme. 7 aristocrates qui sont l'émanation parfaite de cette génération dorée qui faisait rimer haute naissance, irréligion et bel esprit. Tous avaient en commun d'être séduisants, de ne pas manquer de panache mais aussi d'être des enfants des Lumières, nourris de Voltaire et de l'Encyclopédie. De douces fées s’étaient penchées sur leur berceau leur accordant charme, fortune et brio intellectuel. Ce charme, ils en usèrent et abusèrent auprès de femmes libres, spirituelles et pas toujours farouches. Et si tous aussi ou presque se marièrent par intérêt (le comte de Ségur faisant notoirement exception), c'est qu'ils se refusaient à confondre à la différence des gentilshommes anglais contemporains conjugalité et passion amoureuse. Mais c'était un accord tacite dans toute l'aristocratie française que l'on pouvait entretenir une (voir plusieurs) maîtresses, lui faire un enfant (et souvent le légitimer) du moment que l'on demeurât dans le "bon ton". 50 ans plus tard, le conformisme bourgeois se chargerait de faire rendre gorge à ces petites arrangements avec la morale. Mais le libertinage ne se limitait pas à un butinage sexuel effréné. Il s'accompagnait d'un agnosticisme revendiqué et d'une subtile contestation de l'absolutisme.
Ne doutant pas de leurs talents, tous rêvaient d'occuper des postes de responsabilité (général, ambassadeur, ministre) mais tous se heurtèrent à une monarchie à bout de souffle qui donnait plus de crédit à la faveur qu'au mérite. Frustrés dans leurs ambitions (Lauzun n'obtint jamais un commandement à la hauteurs de ses capacités, Narbonne dut attendre la Révolution pour être ministre) et lucides sur l'influence délétère qu'exerçait la Cour et les favoris (faveurs  dont ils bénéficièrent parfois) sur la pratique du pouvoir, ils rentrèrent dans une opposition résolue au Roi (en s'agrégeant souvent autour du Duc d'Orléans et du Palais-Royal), préparant 1789 en coulisses (même s'il n'en virent pas immédiatement l'aspect dévastateur pour leur caste).
Louis XVI, pour son malheur, ne sut pas tirer parti des qualités de ces jeunes gens et quand enfin il donnera à certains d'entre eux un poste à la hauteur de leurs capacités (Narbonne notamment), son crédit sera trop entamé pour pouvoir leur offrir autre chose qu'un soutien poli.
Ne pouvant donner toute la mesure de leurs qualités sur l'échiquier politique, ils trouveront tous une consolation dans la sociabilité d'Ancien Régime. Salons, cercles littéraires, gazettes, théâtres, alcôves, tout leur était bon pour donner libre cours à cette éloquence, à cet art si subtil de la conversation (magnifiquement évoqué ici) qui ne résistera pas à l'exil et à la Terreur.
C'est en effet l'aspect le plus poignant du livre, sa dernière partie, qui raconte avec une indéniable empathie, la disparition prématurée de cette génération, emportée par le vent de l'Histoire.
Emprisonnés (Besenval dont Hubert Robert a peint la cellule (voir ci-dessus)), défenestrés (le Comte de Clermont-Tonnerre le 10 août 1792), massacrés (le comte de Brissac qui vendit pourtant cher sa peau face à des sans-culotte enragés), guillotinés (par dizaines), ils viendront se fracasser aux récifs de 1793 et du Tribunal Révolutionnaire qui leur fera payer au prix fort les privilèges de leurs naissances. Ceux qui ne furent pas assez prudents pour partir tant qu'il en était encore temps eurent du mal à passer entre les mailles du filet très serré tendu par les délateurs obsessionnels et les accusateurs professionnels. Cependant, et c'est encore un trait commun, tous adoptèrent face à la mort une attitude "grand seigneur" (prenant exemple sur le Roi), refusant de transiger avec le code de l'honneur leur dernière heure étant venue. C'est Biron (ex-Duc de Lauzun) qui fait l'impression la plus forte, désarçonnant ses geôliers et pas seulement : "Après avoir dîné de bon appétit, il passa la soirée en lisant et s'endormit sereinement. le lendemain matin, après s'être habillé avec soin, il se fit apporter des huîtres et du vin d'Alsace et invita le geôlier à trinquer avec lui. A l'arrivée du bourreau, il le pria de le laisser finir ses huîtres et lui offrit à boire en lui disant aimablement: " Vous devez avoir besoin de forces au métier que vous faites." Puis, calme et hautain comme le Don Juan de Baudelaire, il monta sur la charrette pour son dernier voyage." Comme l'écrit Elizabeth Vigée-Lebrun dans ses Mémoires (souvent cités par Benedetta Craveri) : "Si Les victimes de ce temps d’exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cessé beaucoup plus tôt". Ils moururent d'être restés des "libéraux" dans un temps où la modération était devenue impossible. Aussi éloignés de la dictature jacobine que de la restauration de la monarchie absolue, ils rêvaient d'un système bicamériste à l'anglaise. Mais après l'épisode malheureux de la Fuite à Varennes, ce rêve s'éloignerait pour toujours.
Demeurent des lettres (par milliers),  des vers, des Mémoires, évoqués avec empathie dans Les derniers Libertins, témoignages précieux d'une époque où le "bien écrire" était aussi consubstantiel aux grands seigneurs que l'absence d'esprit de sérieux.
Mais le plaisir immense qu'on prend à la lecture de ce livre vient aussi des portraits de ceux qui gravitèrent autour de ces Libertins, libertins eux-mêmes ou à tout le moins beaux esprits qui rivalisent d'intelligence et d'impertinence parfois avec nos 7 chevaliers. C'est Chamfort, l'ami paradoxal du Comte de Vaudreuil lui disant son fait sans jamais se départir d'une inaltérable affection, c'est la Comtesse du Barry, fille du peuple mais vraie grande dame couvrant le Chevalier de Boufflers de folles prodigalités, c'est Madame de Staël, cachant Narbonne, son amant des mains des commissaires du peuple au mépris de sa vie et c'est enfin Talleyrand l'insaisissable, mi-observateur implacable, mi-commensal indispensable dont la mort en 1838 signerait pour toujours la fin d'une civilisation.
Le Comte de Vaudreuil par Elizabeth Vigée-Le Brun (1784)

Wednesday, November 14, 2018

Adieu Facebook

Adieu fantasmes narcissiques, adieu commentaires vaniteux, adieu liens YT avec "voilà" comme unique réaction afin de clore le bec définitivement à un adversaire putatif, adieu espérances (souvent déçues) de "likage" massif, adieu polémiques stériles, adieu "forwardages" viraux de vidéos de clashs de starlette, adieu confessions impudiques de contacts dépressifs, adieu chaînes de listes si rarement passionnantes (les exceptions se reconnaîtront)
mais hélas adieu aussi combats homériques pour défendre Frank Sinatra , Marvin Gaye ou Alyzée face à une foule de barbus neurasthéniques, adieu découvertes impromptues, adieu querelles d’exégètes sur Les Dieux ont soif, les Bee Gees oubliés ou les mérites de William Wyler.
Adieu donc Pascal Z, Daniel Y, Jean-Pop Deux à qui rien ne me rattachait en dehors de FB.
Adieu Facebook, je te regretterai (un peu) mais moins que le temps perdu et qui ne se retrouvera plus.

Sunday, April 22, 2018

Fais-moi plaisir...crève !

" On a fait une longueur de tapis en baisant. Tu t'es mise à être mal. Un truc qui n'allait pas. C'est là que j'ai dit Ma grande et ça t'a fait grimper. Après j'ai arrêté parce que tu m'as parlé de la mort de C. Jérôme."
" Je t'ai demandé de m'épouser un vendredi soir. Pour passer un bon week-end."

Sunday, April 15, 2018

On peut quelquefois retrouver un être

Dans le cas particulier elle se trompait ; je n’ai jamais retrouvé ni identifié la belle fille à la cigarette. [...]. Mais je ne l’ai pas oubliée. Il m’arrive souvent en pensant à elle d’être pris d’une folle envie. Mais ces retours du désir nous forcent à réfléchir que, si on voulait retrouver ces jeunes filles- avec le même plaisir, il faudrait revenir aussi à l’année, qui a été suivie depuis de dix autres pendant lesquelles la jeune fille s’est fanée. On peut quelquefois retrouver un être, mais non abolir le temps. Tout cela jusqu’au jour imprévu et triste comme une nuit d’hiver, on ne cherche plus cette jeune fille-, ni aucune autre, trouver vous effraierait même. Car on ne se sent plus assez d’attraits pour plaire, ni de force pour aimer.

Tuesday, October 31, 2017

121-130

121. Rectangle (Jacno) - 1979 (Face B: Anne cherchait l'amour)

Plus précurseur, tu meurs.

122. Remind Me (someone else's remix) (Röyksopp) - 2002
Le groupe qui, avec les K.O.C, a replacé la Norvège sur la carte de la musique pop

123. Run To Me (The Bee Gees) - 1972 (Face B: Road To Alaska)
Redécouvert grâce à la mémorable séquence de talkie-walkie musical dans Virgin Suicides
124. Salut (Joe Dassin) - 1975 (Face B : Et si tu n'existais pas)
Joe, prodigue de titres mythiques, en délivre deux d'un coup sur le même 45 tours.
125. Sarà perché ti amo (Ricchi e Poveri) - 1981 (Face B : Bello l'amore)
Le beau, la ragazza et le moustachu
126. Save The Children (Marvin Gaye) - 1971 (Face B : Little Darling)
Sacred Ground
127. Scandalous (Mis-Teeq) -2003

Remarquable contribution britannique à l'âge d'or du R'n'B
128. See Emily Play (Pink Floyd) - 1967 (face B :Scarecrow)
Single étonnamment accessible et ludique des débuts du Pink Floyd
129. Sensitive (The Field Mice) - 1989 (Face B : When Morning Comes To Town)
" Hulk-like metamorphosis from timid tweeness to bloddthirsty belligerence."
130. Seras-tu là ? (Michel Berger) - 1975 (Face B : Medina)
On peut l'écrire maintenant sans risque d'être passé au goudron et aux plumes : l'un des meilleurs songwriters français.











Friday, July 07, 2017

The Edge Of Seventeen

Rares sont les amoureux du cinéma qui ne connaissent pas d'égarement. Peu nombreux sont ceux qui, d' Ordet à Still Life n'ont jamais dévié d'une stricte orthodoxie cinéphilique. Les déviances ont même parfois fini par accéder à une certaine respectabilité. Slasher, Giallo, nudies scandinaves disposent d'officines, de webzines et d'un appareillage critique souvent stimulant.
Mais il y a des déviances moins glorieuses où l'indulgence se fait plus parcimonieuse. Le teen movie fait partie de ces déviances-là.
Moins avare en chefs d'oeuvre (Ferris Buller's Day Off, Ghost World) qu'en impossibles naufrages (The Girl Next Door parmi cent autres), le genre fourmille cependant de réussites mineures dont les plus flagrantes semble avoir été signées John Hughes (en tant que producteur, scénariste ou réalisateur). Le canon semble avoir été forgé au mitan des années 80 entre Sixteen Candles (1984) et Ferris Bueller (1986). Un genre y trouvait son apogée commerciale et créative et des figures se voyaient étalonnées pour ne jamais vraiment disparaître du cinéma américain, mainstream ou moins (le bully, la girl next door, les adultes dépassés, le locker room et le climax lors de la prom night).
Et c'est justement cet âge d'or que convoque sans complexe Kelly Fremon Craig dans son premier film, The Edge Of Seventeen -2016). L'héroine, Nadine, jouée par Hailee Steinfeld, aurait l'âge d'être la fille de Molly Ringwald mais elle porte un blouson comme aurait pu en porter Anthony Michael Hall dans Weird Science. Lorsqu'elle tente une approche maladroite auprès de Nick dans Petland, la sono diffuse True de Spandau Ballet. L'amoureux transi de Nadine, Erwin, est coréen (comme pour expier les blagues asiatophobes de Sixteen Candles). Le film joue de ce côté démodé (ne serait-ce que par le prénom de l'héroïne, Nadine, prénom qui n'a pas été donné depuis 1961) mais sans en faire une posture. Si elle n'arrête pas de se plaindre de ses condisciples rivés à leurs écrans de portable, elle peut en user (même au cinéma) et traque Nick sur Facebook. Nadine est un personnage réussi car Kelly Fremon Craig a la sagesse de ne pas la transformer en caricature de weirdo convulsive. Ado mal dans sa peau, vilain petit canard persuadé que le monde entier s'est ligué pour son malheur, Nadine peut malgré tout compter sur deux soutiens de poids (Erwin, déjà cité et son prof principal, un pince sans rire laconique qui diffuse Young Mister Lincoln à ses élèves (irrésistible Woody Harrelson)) qui lui permettent, lentement, de s'extraire de son égocentrisme forcené. Le portrait sonne  juste et on se souvient alors que le film a été produit par le grand James L. Brooks, un des scrutateurs les plus avisés de la complexité de l'être humain (que l'on se souvienne de la volte-face inaugurale de Lisa dans How Do You Know  de la scène de la dent de lait dans Riding In Car With Boys).  Même si le conflit initial semble quand même bien léger (Nadine ne supporte pas que sa meilleure amie "sorte" avec son frère), Il y a beaucoup de moments réussis dans ce film (avec une petite préférence pour la séquence dans la piscine d'Erwin où Nadine se montre d'une "adorable cruauté") qui refuse le montage épileptique et se ménage (chose rare) de longs plans sans musique . Mais, comme pour Juno (qui avait pour lui, une sensibilité plus "indé"), le modèle John Hughes n'est pas dépassé. The Edge of Seventeen joue la carte du teen movie mais en voulant aussi s'en moquer (la prom night est escamotée, les bully sont de toutes petites filles). La mise à distance post-moderne permet certes de récupérer un public plus exigeant (attention quand même, on est pas chez Larry Clark) mais empêche d'adhérer totalement au projet du film. En l'état et sans y chercher un New Breakfast Club, The Edge of Seventeen mérite le visionnement même si seule la VOD est possible en France.

Wednesday, January 25, 2017

George Michael A Tribute

Si l'on excepte Hugo Cassavetti dans Télérama et Didier Lestrade dans Libération, les médias français ont, dans le traitement de la mort de George Michael, brillé par leur désinvolture (pas une ligne dans Les Inrockuptibles ou l'Obs). Pas de couverture mais trois pages dans Libération, c'est vrai mais surtout beaucoup de sarcasme et d'indélicatesse (en gros, on veut bien lui consacrer trois pages mais pas question de le hisser à la hauteur de Bowie, Prince ou Léonard Cohen (ah, cette misérable justification  mérite vraiment des baffes)). Heureusement, la presse anglaise (Guardian et NME en tête) a été à la hauteur de l'événement multipliant les interventions pertinentes et inattendues (l'article de Bob Stanley sur Wham notamment) redonnant à cet artiste singulier sa vraie stature.
Pour les plus rétifs (et il en reste)et pour ceux qui souhaiteraient comprendre les raisons de mon attachement et donc de la perte ressentie, voici 10 morceaux composés, arrangés, produits et chantés par George Michael qui me semblent être ce qu'il faut en priorité retenir de lui.
10. A Different Corner


9. One More Try

8. You Have Been Loved

7. Praying For Time

 6. Mother's Pride

5. Everything She Wants (Wham)

4. My Mother had a Brother

3. Freedom'90


2. Jesus To a Child 

1. Cowboys and Angels