Wednesday, June 20, 2007

Abbasolutely

Je vous entends déjà soupirer à l'énoncé d'un nouveau panégyrique de mes suédois préférés mais voilà, en fouillant dans ma vieille collection de Rock&Folk, je viens de retrouver l'article de Michka Assayas, daté d'avril 1983* qui m'a fait virer ma cuti (même si je n'ai découvert l'article en question que cinq ans plus tard en rachetant ce numéro aux puces) et je ne résiste pas à la tentation de vous le délivrer ici in extenso. Voilà le texte que je regretterai toujours de n'avoir pas écrit moi même. Un bréviaire, que dis-je, un viatique !

" Attachez vos ceintures : cette chronique va être consacrée à fai­re l'apologie d'Abba sans condi­tions, avec le minimum syndical de précautions d'usage et sans le moindre souci du « comment faut-il vous l'emballer» qui ôte généralement tout son mordant à l'art du «je défends l'indéfenda­ble ». Abba est mieux qu'indéfen­dable: Abba m'a terrassé. Et je fonce. Bien. Tout le monde connaît Abba : quatre monstres vikings, dont deux gros tonneaux moustachus aux babines ruisselantes de bière brunâtre costumés comme Jac­ques Martin dans les «Visiteurs de l'Espace » et deux boudins per­manentés** à mi-chemin entre les patineuses du cirque de Moscou et les ballets Maritie et Gilbert Carpentier version 1971. On les applaudit. Que sait-on encore? Qu'ils rembourrent leurs matelas de gros billets suédois (des gunnars ? des aquavits ? je ne sais plus) pour ne rien déclarer au Fisk local. Qu'ils se détestent mais qu'ils ne ferment pas l'entreprise pour pouvoir continuer à gagner ces gros gunnars avec lesquels ils continueront à s'acheter des vête­ments de trapézistes et des gros manteaux en phoque? Que les deux gros doivent se comprimer dans des costars de V.R.P. chaque fois qu'ils se rendent au gros buil­ding de leur maison d'édition ? Oui, on sait tout ça. Et on pour­rait continuer longtemps à détail­ler les ridicules de ces gens qui ont le malheur de ne pas être pho­togéniques, de n'avoir aucun goût vestimentaire et de représenter le summum du bubblegum tendance « jeune adulte ».

Sans doute commencez-vous à me voir venir. Vous aimez « Holiday » des Bee Gees ? Vous aimez « Sunday Girl » de Blondie ? Vous ai­mez «Video Killed The Radio Star» des Buggles? J'irai plus loin : vous aimez « Accidents Will Happen », « Oliver's Army » d'Elvis Costello ? Eh bien, écoutez «S.O.S.» et «Waterloo» d'Ab­ba, et vous comprendrez ce que si­gnifie l'expression « écrire des chansons par télépathie ». Toute la première face de « Armed For­ces » — l'homme l'avait avoué en toute candeur à l'époque — vient d'Abba.

Je manque peut-être d'imagina­tion, mais je ne vois pas d'équiva­lent d'Abba en France. « Sylvie Vartan, Sheila... » se met à enton­ner un chœur bêlant. Mais non. Quand elles ont cessé de repren­dre Spector, c'est-à-dire à une époque où mes souvenirs commencent à peine à sortir d'une certaine confusion, elles ont choi­si leurs chansons sans goût, on leur a fait reprendre n'importe quoi, et vous admettrez qu'il n'y a pas de comparaison possible. Imaginez un Michel Polnareff qui aurait exclusivement écouté Spec­tor, les premiers Bee Gees et se­rait imprégné d'une culture musi­cale purement anglo-américaine*** : vous commencez à voir se dessi­ner la chose. Abba est une entre­prise d'artisans méticuleux, beso­gneux qui n'ont jamais placé leur confiance que dans les vertus ancestrales du couplet surpuissant et du refrain fusée, de l'arrangement bricolé avec les références les plus populaires qui soient (classique, music-hall, disco, ils n'ont aucun scrupule) et des harmonies explo­sives. Ça marche sur le papier, ça marche en studio, ça marche à l'écoute. Dans ces vingt-trois 45 tours (j'en ai peut-être vu passer deux quand ils sont sortis), on entend une bonne dizaine d'applications du principe « comment fabriquer des classiques quand on se sait sans génie mais qu'on a de l'intuition, de la patience et l'amour de la fa­brication». D'abord, Abba parle la vulgate du Concours de l'Eurovision, que j'ai toujours senti divi­sé en deux tendances contradic­toires : d'une part le côté romantico-latin chanson pour ('UNICEF braillée par une cheftaine en lar­mes, d'autre part le côté nordique anti-lacrymogène, résolument pop, militaire et showbiz. Vers la fin de sa carrière, Abba a versé dans le premier panneau, se fen­dant de niaises envolées vibrantes prônant la paix dans le monde ou quelque chose d'équivalent. Mais au début, de 1974, année où ils remportent ce mirifique Concours, à 1978-79, Benny An-dersson et Bjôrn Ulvaeus, assistés de Stig Anderson, qui disparaît après « The Name Of The Ga­me » et que je soupçonne d'être le grand génie, ont représenté l'équi­pe de compositeurs-producteurs-arrangeurs la plus brillante, celle qui a fait manger leur chapeau à des gens aussi divers que Pète Townshend, Elvis Costello, on l'a vu, Tilbrook-Difford, etc. S'il y avait des écoles pour enseigner la composition de chansons pop, il faudrait obliger les étudiants de première année à disséquer « Wa­terloo », « S.O.S. » et le magistral « Knowing Me Knowing You ». Une idée toutes les dix secondes, les effets de retardement du cou­plet au refrain les plus raffinés qui soient, les accroches les plus di­versifiées — des Beach Boys à Donna Summer en passant par Sonny & Cher (le hautbois de « l've Got You Babe » pratique­ment repiqué sur « Mamma Mia ») et les Bee Gees de 1967. Je suis bien conscient qu'Abba, culturellement parlant, est une va­leur qui n'est même pas cotée à la bourse du rock. Que ça repré­sente à la perfection tout ce que bon nombre de gens qui font revi­vre les groupes de rock peuvent détester. Est-ce pourtant une opi­nion si absurde que de trouver plus d'innocence, d'intelligence instinctive, d'ardeur à bien faire, qui sont pour moi les qualités sé­minales et perdues des Années 60, chez Abba que chez tous ces mar­chands de soupe qui vendent de l'authenticité, de la « rue » et de l'enthousiasme feint à grands ren­forts de média ? Et puis zut. On parle assez souvent, à tort et à travers, de « bonnes chansons » dans les disques qu'on écoute pour qu'on se donne la peine d'al­ler voir comment c'est fait chez ceux qui n'ont cessé d'offrir « the real thing». Envoyez les lettres d'insultes après avoir écouté la première face de ce disque. — MICHKA ASSAYAS. "

* : le pretexte à cet article était la sortie de cette compilation parue chez Vogue

**: Pour asseoir sa démonstration, Michka pousse le bouchon un peu loin. Si Agnetha et Frida sont des boudins, moi je suis George Clooney

***: Je m'inscris là en faux. je pense à l'inverse que ce qui fait la spécificité d'Abba, c'est son refus de s'inscrire dans cette tradition anglo-américaine. Abba ne doit quasiment rien au blues, au R'N'B, au gospel mais tout au folklore européen, Méditerranée comprise.


5 comments:

Anonymous said...

"Si Agnetha et Frida sont des boudins, moi je suis George Clooney"
T'as un ptit air de Clooney quand même lol
Est ce que les noms de Camera Obscura et de Regina Spektor te disent quelque chose? Ce sont mes derniers coups de coeur =)
Enfin si t'as un moment, jette un coup d'oeil sur:

http://www.radioblogclub.fr/fav/0/2297219/0

C'est ma playlist, bon ya peut être des choses un peu nulles mais bon, on ne se refait pas !

Hélo!se

PS: ué je sais, signer comme ça me donne un petit coté P!nk lol

michelsardou said...

Tiens, je suis tmbé là dessus sur Pitchmachin:http://www.pitchforkmedia.com/article/feature/43621-column-poptimist-5

Et c'est sûr qu'il y a des gens qui oeuvrent dans ton sens. Mais bon, j'ai beau me forcer, Abba me sort par les trous de nez.

Sonic Eric said...

L'article est en tout point passionnant. Merci, Michel ! je ne l'aurai jamais découvert sans ton lien. Tu m'épates à lire des études aussi complètes sur des gens qui sont aux antipodes de tes goûts. Il y'a des contraires qui sont effectivement difficiles à réconcilier. Personnellement, il me semble presque impossible d'aimer à la fois Karen Dalton et Abba tant leurs conceptions de la vie, de la musique semblent antagonistes.

Anonymous said...

A bas Abba!
Ouh!

L'odieux de nantes

Anonymous said...

Je vois qu'au bord de la Loire, le combat n'est pas gagné d'avance !
Sonic