Saturday, July 14, 2007

Pater noster

Petit-fils de mon grand-père, fils de mon père et père depuis déjà 16 ans, je connais peu de thèmes qui me touchent autant que celui de la filiation. Parmi les livres qui m’ont le plus remué dans les dix dernières années se trouvent, et ce n’est pas un hasard, Patrimony de Philip Roth et Champion de sa rue de Marcel Morlino, deux ouvrages remplis jusqu’à l’obsession de l’image du père, icône intouchable pour le second et commandeur déchu pour le premier. Je retrouve dans ma vie d’aujourd’hui beaucoup de ce qui là fut écrit. C’est parce que les moments passés ensemble avec mon père sont maintenant plus nombreux que ceux qu’il reste à vivre que je ressens l’évocation de pères disparus (c’est le cas des deux livres) de manière particulièrement intense. D’avoir reproduit quasi à l’identique avec mes propres enfants les maladresses dont j’accusais mon père à l’adolescence m’a aussi rendu plus sensible à l’empathie manifestée par le niçois comme par l’américain envers leurs géniteurs.
Cette figure paternelle, on la retrouve dans deux bandes dessinées parues fin 2006 : Fun home d’Alison Bechdel et Paul à la pêche de Michel Rabagliati. De manière épisodique dans le second, au centre du projet pour le premier. Deux bandes dessinées qui ont comme point commun d’être localisées sur le continent américain ( Rabagliati est du Québec, Bechdel de Pennsylvanie), d’être en noir et blanc et surtout d’
être très largement autobiographiques. Dans Paul à la pêche, un petit bijou drôle et tendre paru aux éditions la Pastèque, le père de Paul est un personnage un peu distant mais carré et finalement rassurant.
On n’en dira pas autant du père d’Alison Bechdel, homosexuel refoulé, torturé par le double jeu qu’il s’oblige à mener pour sauver les apparences. Fasciné par la décoration et la
restauration de sa vieille maison, cet entrepreneur de pompes funèbres (on songe parfois au beau personnage de David Fisher dans Six feet under), professeur de lettres à ses heures perdues, ne voit pas la cellule familiale en train de se déliter derrière la belle façade. Refusant de vivre à l'écart, il limite ses aventures homosexuelles à quelques "gitons" de passage. Un camion le renverse deux semaines après que sa femme a demandé le divorce , consommant ainsi l’échec de sa « normalisation ».
Alison Bechdel dresse un portrait incroyablement riche et complexe (on a parfois
du mal à croire qu’on lit un simple comic book) de ce père qui s’est voulu Dédale mais qui ne put être qu’Icare, de cet homme réservé, avare de manifestations de tendresse mais aussi formidable passeur de littérature.
Dans ce qui par moments s’apparente à une véritable autoanalyse personnelle, Alison Bechdel raconte la découverte de sa propre homosexualité, ses doutes puis ses certitudes concernant le secret de son père, Bruce Bechdel puis la mort de celui-ci interrompant brutalement le processus de reconnaissance mutuelle qui était en train de voir le jour . Formidablement écrit et dessiné (le trait, généreux et précis, m’a souvent rappelé Crumb), Fun home, sous-titré une tragicomédie familiale, nage en territoire fascinant, incorporant davantage que citant des extraits du Great Gatsby, de l’Ulysse de Joyce et d’ A la recherche du temps perdu
.Bechdel, Rabagliati, des auteurs que j’ai vraiment envie de vous faire mieux connaître (à moins que ce ne soit déjà fait). Alors, comme je ne peux pas tous vous prêter mes exemplaires, je réactive mon quizz pochettes et affiches (disques, BD, films) à partir du mercredi 18 juillet 2007 18 heures pour vous faire gagner l’une (au choix) des deux œuvres précitées. L’occasion pour nos lecteurs coincés sans ventilo dans des bureaux insalubres de faire marner leurs collègues partis au mauvais moment en vacances.

2 comments:

Anonymous said...

Très touchant et intéressant. Un Ricky plus intime tel que je l'aime vraiment. Loin des quizz (mais ils repointent le bout de leur nez) et des articles raccoleurs et superficiels. Bravo.

L'O de N

Jocelyn Manchec said...

L'est-y pas meugnon quand il veut, l'OdN ?!