Saturday, April 15, 2006

Der Deutscher Freund

Il y’a peu d’événements dont on puisse dire précisément ce qu’on faisait au moment où ils se sont produits. Pour ma génération, il y’a la première élection de François Mitterrand, le 11 septembre 2001, la mort de Coluche peut-être mais surtout la demie finale perdue de la Coupe du monde 1982 à Séville.

1982-dominique_rocheteau

Je me souviens d’un café près d’un camping à Baratier où nous passions nos vacances. Je me souviens d’un garçon qui ne savait plus où donner de la tête. Je me souviens du déchaînement qui suivit les buts de Marius Trésor et d’Alain Giresse. Et aussi des mines funèbres qui accompagnèrent ceux de Karl-Heinz Rummenigge et de Fischer. Collés à l’écran, une poignée de mômes allemands au premier rang levait les bras au ciel. Et puis Horst Hrubesch tira son penalty. Hrubesch dont les journalistes allemands disaient à l’époque qu’il était sans doute le seul joueur au monde à pouvoir marquer un penalty de la tête. Au sortir du bar, j’avais les larmes aux yeux et mon frère Guillaume, lui, pleurait à chaudes larmes. Je n’ai, je crois, jamais plus ressenti la même chose lors d’un match de football. C’est peu de dire qu’au regard de cette tragédie shakespearienne, le 12 juillet 1998 ne m’apparût en terme d'enjeu personnel guère plus considérable qu'une rencontre amicale entre le stade vierzonnais et le F.C Bourges .
En discutant avec un ami allemand, Jens, je me suis rendu compte que l’importance qu’on accordait à cette rencontre de ce côté-ci du Rhin n’était pas totalement réciproque ( fait qui aurait tendance à confirmer que les défaites laissent des traces plus profondes que les victoires ( Jens était intarissable sur la finale perdue à Wembley en 1966)) . Jens se souvenait bien sûr d’avoir vu ce match. C’était à Mimizan dans les Landes mais Inga, sa femme l’a coupé pour lui dire qu’à Mimizan, ils n’y étaient allé qu’une seule fois et c’était en 1984 et qu’il devait donc s’agit du Championnat d’Europe des nations. Jamais un français, un tant soit peu amateur de ballon rond, n’aurait confondu les deux. Dans des propos qui sont rapportés dans un supplément de l’Equipe du 8 avril 2006, Ulli Stielike confirme ce sentiment. A l’occasion de la sortie du documentaire, Un 8 juillet à Séville (film qu’il faut absolument voir en dépit de l’absence criante d’un de ses plus fabuleux acteurs, Jean Tigana*), l’ancien défenseur central de la Mannschaft rencontra Alain Giresse et Marius Trésor. Ces deux-là se rappelaient «du moindre détail, de la couleur des vestiaires, du carrelage sur le sol». Bref, vingt ans après, ils ne s'en étaient toujours pas remis. Alors qu' Ulli, pour mieux se souvenir de cette rencontre, dut consulter ses archives. Pas besoin de pense-bête en revanche pour Harald Schumacher. «Comme gardien de but, je n’ai jamais plus disputé une rencontre d’une telle intensité», affirme celui qui, à lui tout seul faillit déclencher la troisième guerre mondiale. On aurait aimé dans ce même numéro de l’Equipe magazine qu’il corrobore les rumeurs comme quoi, ce soir là, il avait de la poudre plein les naseaux mais sa conclusion prend une toute autre direction : « A l’époque, je faisais de la sophrologie et du training mental. J’avais appris à refouler mes émotions. On a écrit, dans les journaux, que je m’étais comporté comme une plaque de marbre froid. Mais, à l’intérieur, je bouillais… » Mouais, la sophrologie a bon dos, Toni !
Toujours est-il qu’à l’époque, il m’aurait été difficile d’imaginer que 25 ans plus tard, j’aurai un fils qui s’intéresserait davantage aux résultats de la Bundesliga qu’au championnat de son propre pays, un fils prêt à vendre son propre père pour arborer le splendide maillot que porte Franz Beckenbauer en couverture de ce supplément de l’Equipe.

Jean Tigana

* : A Fulham, stressé par la pression que lui mettait le patron du club Mohammed Al-Fayed, Jean Tigana lisait Proust dans les vestiaires plutôt que de préparer son équipe à affronter le Hertha Berlin en coupe de l’U.E.F.A. Anecdote qui ne fait que renforcer une admiration déjà superlative.

6 comments:

Anonymous said...

Magnifique mon Ricky. Oui, je me souviens aussi de cette terrible défaite, du lieu où j'étais, de l'angoisse de plus en plus perceptible et de l'agression, violente, aveugle et stupide sur Battiston. Je revois le ballon filer à droite du poteau droit, à 50 centimètres; j'entends encore le commentateur hurler, lorsque les bleus menaient 3-1: "la france a un pied dans la finale". Et je ressens encore les larmes dans mon coeur d'enfant, après la cruelle séance de pénalty. Le foot a longtemps été un jeu qui se pratique à 11 joueurs et où l'Allemagne gagne toujours. Je crois que je n'ai pas pardonné et que je souhaite voir la France prendre une juste revanche. Nous en avions été privé en 1998; l'Histoire -avec sa grande H- offrira t'elle à l'homme que je suis devenu de quoi réconforter l'enfant que j'étais ?
Bises
Ton Poulidor

rorschach said...

Beaucoup plus que l'agression du boucher-sophrologue-gardien de but de la Mannschaft, je retiens, en ce qui me concerne, la surréaliste absence de réactions du corps arbitral devant la chose.... Une énigme absolue !
Cette année-là, j'avais douze ans, et, pour la première fois de ma vie, je découvrais l'Injustice. Je découvrais aussi que le football, tout comme la vie, est un jeu où les salopards ont plus de chances de gagner que les autres..
Depuis donc, je fais des tacles au genou et je fais pleurer les femmes... (oui, je dramatise)
Merci,Mr Schumacher !

L'Anonyme de Chateau Rouge said...

Pour les gens de ma génération je ne sais pas mais pour moi:

1989 le mur de Berlin qui s'effondre (dans une camionnette m'amenant à un observatoire à Hibou Grand Duc)

1995 l'élection de Jacques Chirac (je sors du second Freddy de Wes Craven... l'élection de cet escroc populiste m'a fait encore bien plus peur !)

2001: les émeutes anticapitaliste à Gênes avec le meurtre "accidentel" d'un manifestant. (j'emménage dans mon appart à Château Rouge. le forum social de Gene est si important que je suis optimiste pour le futur.)

1999: Fight Club lors de sa sortie. Une sacré claque malgré ses défauts que j'ai perçu bien plus tard.

Septembre 2001: l'Evil Empire est attaqué de façon effroyable. (au même moment j'écoute chez moi "The Future" de Léonard Cohen. quand je pense à cette incroyable synchronisation, dû au hasard, je suis encore aujourd'hui pris de vertiges. Je pressens en tout cas un basculement des démocraties vers un fascisme doux pour se prémunir du terrorisme. Je suis très pessimiste pour l'avenir.)

Avril 2002: Lepen vs Chirac ( On pensait avoir vu le pire avec l'élection de Chirac en 95...Bin non...Désabusé je pique du champagne prévu pour Yoyo chez une productrice télé et je me dirige à l'Elysée...Nous étions pas mal dans la rue. Certains CRS étaient même en moto pour être encore plus efficaces. frissons garantis. )

Mais par contre, franchement....LE FOOT ! alors là je suis toujours passé à côté... Alors que dire...

1997: l'observation d'un goéland à bec cerclé ( piaf uniquement nord américain ) près de Porto, est sans doute comparable à votre émotion que vous décrivez tous.

Moi mon dada ce ne fut pas l'foot, ce fut l'ornithologie...Mais bon c'est sur c'est moins glamour...

michelsardou said...

Pour relativiser, pense aux Italiens en 98 et 2000, et surtout aux Portugais lors de la demi-finale de ce même Euro, ou encore à la joie de ces "petits Africains" du Sénégal.
Ceci dit, j'ai surtout été marqué par le France-Brésil de 86, un putain de match!

Ed Wood said...

Puisque vous parlez de ce documentaire "Un 8 juillet à Seville", j'aimerais savoir si par hasard vous en auriez une copie ?!
En effer je viens de terminer "Seville 82" le livre et j'aimerais vraiment voir ce docu que je n'ai pas eu la chance de voir ?
Comment se le procurer ?!
Mon adresse : hedwoud@hotmail.com

ed wood said...

Ce jour je vous renvoie votre cassette en vous remerciant une derniére fois.
J'ai beaucoup lu autour de seville (livre de Platini, de Rocheteau, de Pierre Louis Basse aussi)... Alors je dirais que je n'ai rien entendu de nouveau dans le documentaire. Sauf que... L'emotion. Revoir ces hommes sur cette pelouse. refaire un geste. Quelques foismaladroitement... Comme le dit Giresse, on sent que c'est encore present. Il suffit de
Dire "seville", d'y aller, pour recommencer... A souffrir.
Je pense que Shumacher est un hypocrite. Le temps ne fait rien àl'affaire... Mais ce n'est pas Battiston qui fait perdre les français. Au contraire. C'est bien ce qui jusqu'a aujourd'hui fait nos plus douloureuse soirée footbalistique... JOUER jusqu'au bout. Ils ont perdu d'avoir continuer à jouer. J'avais 12 ans en 82. Depuis ce jour j'ai voulu suivre toutes les coupes dumonde... Pour revivre ce sentiment incroyable de cette nuit de juillet
82.
@+ loin...