Monday, April 21, 2008

Nec peonarum mercedem recipient*


Quel dommage qu’Henri Amouroux dans son terrible Peuple du désastre (j’ai lu des livres mieux écrits, rarement de plus passionnants) n’ait pas eu un mot pour 227e régiment d’infanterie et la résistance héroïque qu’il fournit à Toul entre le 18 juin 1940 et le 22 juin 1940. Lorsqu’à la fin du premier tome de La Grande histoire des Français sous l’occupation, l’ancien journaliste de France-soir énumère ceux qui en dépit de tout ce qui les incitaient à se rendre (notamment le discours du Maréchal du 17 juin avec son fameux « je vous dis maintenant qu’il faut cesser le combat ») ont continué à se battre, il parle des cadets du cadre noir de Saumur qui se sacrifient pour empêcher les Allemands de traverser la Loire, il évoque les combattants de la Ligne Maginot soumis à un déluge d’artillerie sans pareil mais il oublie les malheureux qui refusant de capituler vont tenir un misérable bout de terre lorraine jusqu’après la signature de l’armistice alors que la Wehrmacht les cerne de toutes parts. Parmi ces hommes, Pierre Ordioni, sous-officier, qui racontera plus tard la défense méconnue de cet évêché lorrain dans Les 5 jours de Toul. Un livre que j’ai failli abandonner passée l’introduction tant le style me semblait un peu verbeux et confus mais j'ai persévéré et bien m’en a pris car le récit qu’il fait de ces dernières heures de La Bataille de France, finalement clair, détaillé et sensible permet de mieux comprendre les raisons d’une défaite aussi totale que brutale.

Les hommes du 227e, réservistes pour la plupart, bourguignons ou berrichons, n’ont pas subi les formidables coups de boutoir assénés par la Wehrmacht dans les Ardennes entre le 13 et 17 mai 1940. Ils se sont contentés (si l’on peut dire) de creuser à Longwy et ailleurs des fossés antichars qu’il faudra abandonner sans qu’ils aient servi quelques jours plus tard lorsque la menace de l’encerclement allemand se fera plus précise. Sans aucune vision d’ensemble, l’Etat-major, dépassé par la progression fulgurante des divisons de Guderian, ordonne le repli de ces hommes de bonne volonté au milieu d’une marée continue de fuyards (civils et soldats confondus). Arrivés à Toul, ils organisent la défense de la ville et vont parvenir pendant 5 jours à ralentir l’avancée de l’envahisseur. Tout cela sans aviation, sans artillerie lourde, avec des transmissions de fortune et sous un soleil de plomb. Ces hommes savent que la bataille est perdue (« comme l’écrivit Emmanuel Berl**, le désastre étalait son évidence, mais les esprits avaient encore peine à le concevoir et à le mesurer ») mais ils espèrent encore que leur sacrifice ne sera pas vain, que les rigueurs de l’armistice à venir seront adoucies par l’ampleur de leur résistance. Et puis surtout, ils se promettent d'effacer par ce baroud d’honneur suicidaire les centaines de redditions de bataillons qui se « débinent, la frousse aux basques ».
Ce n’est bien sûr pas le relevé détaillé des opérations militaires qui captive le plus mais l’évocation de ceux qui sont tombés en chemin (les soldats sont décrits ici à hauteur d'hommes plus comme des camarades que comme des combattants (on pense parfois à Ceux de 14 de Maurice Genevoix ou au Soldat dans la neige de Mario Rigoni Stern). Refusant de laisser l'oubli terrasser une seconde fois ses compagnons, Ordioni redonne vie à ses sacrifiés, leur dresse une émouvante stèle de papier. Que ce soit pour Ropiteau, le patrouilleur intrépide ou le lieutenant Coiral, l'ami avec qui l'on partageait tout (« Par sa mort sous mes yeux, pour moi la défaite devient soudain charnelle. Et son absence brutale à mes côtés me rend tout à coup conscient de l’absence de la France. Cette France que j’ai vue se diluer dans une déroute que je n’aurai jamais osé imaginer ! Tout un peuple, ses cadres et son armée ! Qui ne sera jamais digne, même capable de recevoir en héritage, pour le transmettre, le sens du sacrifice de Coiral ? »).

P.S : Je n’aurai sans doute jamais lu ce livre sans les conseils avisés de mon camarade Gwenaël D. Qu’il soit ici remercié, lui dont le grand-père, « impertubable au milieu des pires dangers » et aujourd’hui à la merci d’un ennemi encore plus intraitable que la Wehrmacht, fut, selon Ordioni, « l’âme de la résistance du 227 ».

* : jamais ils ne recevront le salaire de leur peine.

** : Dans La Fin de la IIIe République.

3 comments:

The Civil Servant said...

Bonsoir Eric.
D'Amouroux, dans cette longue série de la vie des français sous l'occupation, j'avais lu, il y a maintenant fort longtemps, "le temps des collabos". J'y avais appris énormément sur cette période et sur la galaxie des collaborateurs à Vichy et des collaborationnistes à Paris. Hélas, ma bourse ne me permettait pas de poursuivre l'acquisition de tous les volumes de cette somme sur la première moitié des années quarante en France. Dommage.
Je ne connaissais pas cet épisode de résistance à l'abandon désordonné qu'a du être l'exode. Merci de nous le mettre (pour certains le remettre) en mémoire. Merci de façon plus générale pour tes chroniques littéraires qui donnent à chaque fois le gout de découvrir un livre, un auteur, une saga...
Mariaque va être content, j'ai trouvé son épitre au rock et à la pop dans les rayonnages de la FNAC d'Evry. La lecture terminée, je ne me priverai pas, tu t'en doutes, de récriminer sur telle ou telle absence et de m'offusquer de tel ou tel choix. Tout ça dans une saine bonne humeur rock and rollienne.
Allez
RYS

Sonic Eric said...

Merci mille fois pour ton gentil mot. C'est vrai qu'on n'en finira jamais avec cette période . Moi, ce qui me fascine, c'est la manière dont un pays bien organisé, bien institué a sombré dans l'abîme. La débâcle a généré des histoires incroyables...
Quant à Mariaque, le combat continue. Le bouche à oreille doit se poursuivre. Que Rock'n'Folk et les Inrocks n'en aient pas encore parlé me démonte...
Civil, je viens de voir que ton blog est à nouveau sur les rails. Je te "linke" de ce pas...

Anonymous said...

Magnifiques citations... Nous essaierons d'être dignes de cette poignée d'hommes pour qui l'honneur valait bien le sacrifice suprême, même s'ils vivaient dans une espèce d'exaltation et d'insconscience qu'il est difficile d'imaginer.
Bises

l'odn